{"id":1033,"date":"2019-08-12T22:24:57","date_gmt":"2019-08-12T20:24:57","guid":{"rendered":"http:\/\/psyrotellajurgen.fr\/?page_id=1033"},"modified":"2025-05-08T10:30:28","modified_gmt":"2025-05-08T08:30:28","slug":"conference-lenfant-deracine","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/conference-lenfant-deracine\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0L&rsquo;enfant d\u00e9racin\u00e9\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"683\" src=\"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/Elogio-1024x683.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1164\" style=\"width:631px;height:420px\" srcset=\"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/Elogio-1024x683.jpg 1024w, https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/Elogio-300x200.jpg 300w, https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/08\/Elogio-768x512.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Elogio del horizonte &#8211; Eduardo CHILLIDA &#8211; 1990)- Gij\u00f3n (Asturies &#8211; Espagne) Photo personnelle<br><br>Cette sculpture monumentale install\u00e9e face \u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an symbolise l&rsquo;hommage aux Asturiens exil\u00e9s qui ont d\u00fb fuir aux quatre coins du monde, durant la sombre p\u00e9riode franquiste.<\/figcaption><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br><strong> S\u00e9minaires Psychanalytiques de PARIS<br> &nbsp;<br> Journ\u00e9es d\u2019\u00e9tude des Jeudi 10 et vendredi 11 mars 2016<br> &nbsp;<br> Quelques extraits de ma conf\u00e9rence : L\u2019enfant d\u00e9racin\u00e9, d\u00e9chir\u00e9 entre sa terre d\u2019origine et sa terre d\u2019accueil<\/strong><br> &nbsp;<br> &nbsp;<br> Pour travailler le th\u00e8me de l\u2019enfant d\u00e9chir\u00e9, je me suis nourri de ma pratique clinique ainsi que de ma propre histoire. <br> \u2026<br> J\u2019ai moi-m\u00eame \u00e9t\u00e9 un enfant d\u00e9racin\u00e9&nbsp;; d\u00e9chir\u00e9 entre ma terre d\u2019origine et ma terre d\u2019accueil. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">J\u2019ai baign\u00e9 dans plusieurs langues : l&rsquo;allemand, ma langue maternelle, ainsi que l&rsquo;espagnol et le fran\u00e7ais. <br> &nbsp;<br>Sans oublier la langue de l\u2019inconscient. <br> \u2026<br> L\u2019exil, cons\u00e9cutif au d\u00e9racinement &#8211; s\u2019il peut provoquer la souffrance &#8211; est \u00e9galement une chance en ce qu\u2019il mobilise nos forces vitales que sont les pulsions de vie et les pulsions de mort.<br> \u2026<strong>&nbsp;<\/strong><br> Je vais vous rapporter une br\u00e8ve histoire vraie, dans la veine des histoires juives que Sigmund FREUD aimait raconter, puis une s\u00e9quence clinique d\u2019un patient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br> Les deux amis<br> &nbsp;<br> Deux amis d\u2019enfance, tous deux juifs exil\u00e9s, originaires d\u2019Alexandrie, qui s\u2019\u00e9taient perdus de &nbsp;vue depuis, se rencontrent \u00e0 New York par \u00ab&nbsp;le plus pur des hasards&nbsp;\u00bb. &nbsp;<br> &nbsp;<br> &#8211; C\u2019est extraordinaire&nbsp;! C\u2019est vraiment extraordinaire de se retrouver si loin, s\u2019\u00e9crie le premier, en serrant son ami dans ses bras. <br> &#8211; Si loin d\u2019o\u00f9&nbsp;? r\u00e9pond le second. Le second est psychanalyste. <br> &nbsp;<br> Nos deux protagonistes ne pensent pas \u00e0 la m\u00eame chose en \u00e9voquant leur origine. Le premier parle d\u2019un lieu et d\u2019un temps au plan r\u00e9el et imaginaire (la ville, l\u2019histoire personnelle \u2026), le second parle d\u2019un lieu et d\u2019un temps au plan r\u00e9el, symbolique et imaginaire (il pose la question de l\u2019origine du sujet).<br> &nbsp;<br> Ce coll\u00e8gue psychanalyste sait que tout objet investi par la pulsion, ici la ville natale, constitue une partie de son moi, il en a fait le deuil, ce qui lui permet de vivre un exil serein. <br> &nbsp;<br> La maison assise sur un rocher<br> &nbsp;<br> Serge, un jeune patient, venait d\u2019acqu\u00e9rir une maison situ\u00e9e dans les Alpes. Il \u00e9tait tr\u00e8s heureux et tr\u00e8s fier de la faire d\u00e9couvrir \u00e0 ses parents car cette maison, assise sur un rocher, lui \u00e9voquait la maison de ses grands-parents maternels, situ\u00e9e dans sa ville natale du Caucase. A sa plus grande surprise, en d\u00e9couvrant la maison, son p\u00e8re s\u2019est aussit\u00f4t exclam\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;mais c\u2019est pe\u00f1ona&nbsp;!&nbsp;La maison de tes arri\u00e8re-grands-parents au Chili&nbsp;!&nbsp;\u00bb Pe\u00f1ona signifie, dans la langue espagnole \u00ab&nbsp;maison assise sur un rocher&nbsp;\u00bb. Serge ne s\u2019\u00e9tait jamais rendu au Chili et, de plus, ignorait jusqu\u2019\u00e0 l\u2019existence de cette maison.<br> &nbsp;<br> Serge ne savait pas, mais l\u2019inconscient savait&nbsp;! C\u2019est un exemple de la dimension transg\u00e9n\u00e9rationnelle&nbsp;dans la transmission ; et un exemple de r\u00e9p\u00e9tition saine, de sublimation dans l\u2019acte d\u2019acheter la maison. <br> &nbsp;<br> J\u2019ajouterai que l\u2019origine, le pass\u00e9 ont exist\u00e9, dans ce r\u00e9cit de Serge, dans l\u2019ici et maintenant de notre relation th\u00e9rapeutique, que l\u2019on nomme transfert. C\u2019est \u00e0 partir de ce moment que Serge a pu saisir toute la dimension et la port\u00e9e de son acte d\u2019acheter cette maison.<br> \u2026<br> &nbsp;<br> Qu\u2019est-ce que notre origine&nbsp;? Est-ce un lieu r\u00e9el ou serait-ce une fiction&nbsp;? Je vous propose de penser notre origine comme un mixte, un m\u00e9lange subtil des deux \u2026<br> &nbsp;<br> L\u2019\u00e9crivaine Marguerite YOURCENAR, consid\u00e9rait par exemple, que les livres avaient \u00e9t\u00e9 ses premi\u00e8res patries. Plus pr\u00e8s de ma conviction, la philosophe Hanna ARENDT consid\u00e9rait sa langue maternelle, l\u2019allemand, comme sa patrie. Mais laissons, pour le moment, ce point en suspens.<br> <br> <strong>Le d\u00e9racinement de la terre d\u2019origine provoque l\u2019exil<\/strong><br> &nbsp;<br> L\u2019exil&nbsp;est l\u2019\u00e9tat cons\u00e9cutif au d\u00e9racinement. Vous \u00eates probablement nombreux, ici m\u00eame, dans cette salle, qui avez quitt\u00e9, alors que vous \u00e9tiez enfants, votre terre d\u2019origine et qui vivez au sein de votre terre d\u2019accueil. Ou encore, ce sont vos parents ou vos grands-parents qui ont quitt\u00e9 leur terre d\u2019origine. Dans ce dernier cas, vous vivez l\u2019exil par \u00ab&nbsp;procuration&nbsp;\u00bb.<br> &nbsp;<br> Du point de vue psychanalytique, l\u2019exil pr\u00e9sente deux visages&nbsp;: le premier est l\u2019\u00e9v\u00e8nement r\u00e9el, le second est la mani\u00e8re dont cet \u00e9v\u00e8nement est v\u00e9cu par le sujet. Je vous parlerai plus loin du troisi\u00e8me visage de l\u2019exil. <br> <strong>&nbsp;<\/strong><br> L\u2019\u00e9v\u00e8nement r\u00e9el&nbsp;se d\u00e9cline de diff\u00e9rentes fa\u00e7ons&nbsp;: \u00e9migration, expatriation, exode, diaspora, adoption etc\u2026 Il est, soit volontaire et donc choisi, soit forc\u00e9, alors subi. Les raisons sont de nature diverses&nbsp;: climatiques, \u00e9conomiques, politiques etc\u2026<br> &nbsp;<br> L\u2019exil&nbsp;est un \u00e9tat qui provoque, chez le sujet l\u2019affect nostalgique. La terre natale de la jeunesse manque, mais ce qui manque surtout, c\u2019est la jeunesse elle-m\u00eame<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Quelquefois, le sujet a le sentiment de vivre dans un \u00ab&nbsp;entre-deux&nbsp;\u00bb, d\u00e9chir\u00e9 entre sa terre d\u2019origine et sa terre d\u2019accueil. L\u2019\u00e9crivain Michel Del CASTILLO, exil\u00e9 d\u2019Espagne \u00e0 l\u2019\u00e9poque franquiste, raconte qu\u2019en France on l\u2019affublait du terme bien connu, tr\u00e8s p\u00e9joratif d\u2019\u00ab&nbsp;espingoin&nbsp;\u00bb, alors qu\u2019en Espagne, on le surnommait \u00ab&nbsp;el franchute&nbsp;\u00bb (que je peux traduire par \u00ab&nbsp;le franchouillard). <br> &nbsp;<br> \u00ab&nbsp;D\u2019o\u00f9 suis-je donc, qui suis-je&nbsp;?&nbsp;\u00bb se demandait-il alors, si je ne suis ni tout \u00e0 fait espagnol, ni tout \u00e0 fait fran\u00e7ais. Sa question sur l\u2019origine le conduisait, du m\u00eame coup, \u00e0 s\u2019interroger sur son identit\u00e9. Comme si pour avoir le sentiment d\u2019\u00eatre, il lui fallait \u00eatre de quelque part.<br> \u2026<br> &nbsp;<br> Le r\u00eave de Sarah, un r\u00eave d\u2019exil&nbsp;:<br> &nbsp;<br> \u00ab&nbsp;Vos papiers&nbsp;!&nbsp;\u00bb<br> &nbsp;<br> Sarah se r\u00e9veille en sursaut de ce r\u00eave d\u2019angoisse.<br> &nbsp;<br> &nbsp;&#8211; \u00ab&nbsp;Une nuit glac\u00e9e d\u2019hiver &#8211; je marche, accompagn\u00e9e d\u2019un enfant. Nous sommes \u00e0 bout de forces, \u00e9puis\u00e9s <br> &#8211; d\u2019o\u00f9 venons-nous&nbsp;? Je l\u2019ignore <br> &#8211; nous nous dirigeons vers un lieu inconnu, une sorte de terre promise <br> &#8211; nous voici \u00e0 la fronti\u00e8re <br> &#8211; sous le halo de l\u2019unique r\u00e9verb\u00e8re, j\u2019aper\u00e7ois le garde-fronti\u00e8re sortant de sa gu\u00e9rite&nbsp; <br> &#8211; je distingue ses pupilles iris\u00e9es qui \u00e9tincellent, telles celles d\u2019un chien enrag\u00e9 pr\u00eat \u00e0 bondir.<br> &#8211; la voix puissante et grave du garde-fronti\u00e8re d\u00e9chire le brouillard qui conf\u00e8re \u00e0 la nuit une \u00e9paisseur particuli\u00e8re&nbsp; <br> &#8211; il s\u2019adresse \u00e0 moi, en vocif\u00e9rant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vos papiers&nbsp;!&nbsp;\u00bb<br> &#8211; je m\u2019aper\u00e7ois que je n\u2019ai aucun document d\u2019identit\u00e9 et m\u2019appr\u00eate \u00e0 lui r\u00e9pondre que je suis de partout et de nulle part. Ainsi, il nous laissera certainement passer<br> &#8211; on ne peut pas \u00eatre de partout et de nulle part, hurle-t-il. J\u2019ai dit \u00ab&nbsp;Vos papiers&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u2026 \u00ab&nbsp;Vos papiers&nbsp;!&nbsp;\u00bb<br> A ce moment, j\u2019ai sursaut\u00e9 dans mon lit et cri\u00e9 comme jamais je n\u2019ai cri\u00e9,&nbsp; sans pouvoir appeler \u00ab&nbsp;au secours&nbsp;\u00bb. <br> &nbsp;<br> Le cri de Sarah ne m\u2019a pas sembl\u00e9 relever du simple cri, tel celui de l\u2019enfant qui appelle sa m\u00e8re pour satisfaire un besoin&nbsp;; non, j\u2019ai entendu un cri abyssal. Pour FREUD, ce type de cri est li\u00e9 \u00e0 la d\u00e9tresse primitive (qu\u2019il nomme hilflosigkeit). Pour J.-D. NASIO<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, ce type de cri est ce qui renvoie au plus central et plus intime en nous-m\u00eames dans la relation \u00e0 l\u2019autre maternel&nbsp;: un silence absolu, un vide absolu, impersonnel, entre la m\u00e8re et l\u2019enfant (Jacques LACAN<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a> a nomm\u00e9 cette relation&nbsp;: \u00ab&nbsp;extimit\u00e9&nbsp;\u00bb). <br> Voici le troisi\u00e8me visage de l\u2019exil&nbsp;: la solitude face au vide intrins\u00e8que dans la relation \u00e0 l\u2019autre maternel.<br> &nbsp;<br> En me r\u00e9veillant, le corps tout humide, h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, me dit Sarah, j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 un soulagement immense. Un soulagement jusque-l\u00e0 inconnu. J\u2019ai eu la conviction d\u2019avoir \u00e9chapp\u00e9 au pire \u2026 c\u2019est comme si j\u2019avais risqu\u00e9 de devenir transparente, invisible ou pire&nbsp;: de ne plus \u00eatre. <br> &nbsp;<br> A quoi Sarah a-t-elle la conviction d\u2019avoir \u00e9chapp\u00e9&nbsp;? Quel est ce r\u00e9el \u00e0 l\u2019horizon, cette \u00ab&nbsp;\u00e9nigme du commencement&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a> tout autant qu\u2019\u00e9nigme de la fin absolue, qui angoisse tant Sarah&nbsp;? Nous dirions qu\u2019elle a cru \u00e9chapper \u00e0 la pire des horreurs&nbsp;: la limite ombilicale de l\u2019\u00eatre.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <br> \u2026<br> &nbsp;<br> <strong>La langue maternelle<\/strong><br> &nbsp;<br> Qu\u2019est-ce que notre langue maternelle&nbsp;? Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;une langue ? Pour la psychanalyse, ce n\u2019est assur\u00e9ment pas la langue des linguistes. <br> &nbsp;<br> LACAN a d\u00fb inventer un n\u00e9ologisme &#8211; linguisterie &#8211; pour insister sur le fait que notre propre langue, notre langue maternelle, est bien plus qu\u2019un syst\u00e8me d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la communication. Notre langue nous construit et nous \u00ab&nbsp;travaille&nbsp;\u00bb sans cesse<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>&nbsp;; ce n\u2019est pas nous qui la faisons r\u00e9sonner, mais c\u2019est bien elle qui nous fait vibrer au rythme de l\u2019inconscient, et c\u2019est elle qui a \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9terminer notre venue au monde<a href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>.<br> &nbsp;<br> L\u2019inconscient se manifeste dans la langue maternelle. La langue maternelle est fa\u00e7onn\u00e9e au sein des contacts du corps de la m\u00e8re et du corps de l\u2019enfant. C\u2019est la langue de la sensualit\u00e9, du plaisir de la sensualit\u00e9, du contact symbolique avec la m\u00e8re &#8230; <br> &nbsp;<br> La langue maternelle est la langue de l\u2019amour, de l\u2019amour comme pulsion, comme le dit NASIO, sans cesse nourrie au c\u0153ur de la relation \u00e0 l\u2019autre.<br> \u2026<br> <strong>&nbsp;<\/strong><br> <strong>Le traumatisme<\/strong><br> &nbsp;<br> Selon la nature de l\u2019alliage des \u00e9v\u00e8nements v\u00e9cus et du fantasme du sujet, le d\u00e9racinement provoque diff\u00e9rentes d\u00e9chirures, propres \u00e0 chaque sujet. Le d\u00e9racinement est toujours une \u00e9preuve douloureuse. <br> &nbsp;<br> Lorsque des sympt\u00f4mes, diff\u00e9rents selon l\u2019\u00e2ge et la maturit\u00e9 de l\u2019enfant apparaissent, c\u2019est dans l\u2019apr\u00e8s coup&nbsp;; c\u2019est dans le cadre de la relation analytique, dans le transfert, que le d\u00e9racinement se r\u00e9v\u00e8le traumatique. Ce sont les lois de la r\u00e9p\u00e9tition qui conditionnent l\u2019apparition d\u2019un sympt\u00f4me nouveau en relation avec un traumatisme plus ancien, refoul\u00e9, voire forclos. En effet, et de fa\u00e7on paradoxale, le traumatisme n\u2019est pas l\u2019\u00e9v\u00e8nement ancien, le traumatisme appara\u00eet dans la relation transf\u00e9rentielle, dans l\u2019ici et maintenant de son apparition, de sa formation<a href=\"#_ftn7\">[7]<\/a>. <br> &nbsp;<br> Voici une s\u00e9quence clinique&nbsp;:<br> &nbsp;<br> Mayia \u2013 quand la violence remplace la nostalgie <br> &nbsp;<br> Mayia &#8211; treize ans &#8211; est une jeune patiente n\u00e9e en Ha\u00efti. Ha\u00efti, \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e9tait [d\u00e9j\u00e0&nbsp;!] en plein marasme \u00e9conomique et politique. De sa pr\u00e9sence physique et psychique, \u00e9mane une insoutenable douleur d\u2019exister. Abandonn\u00e9e peu apr\u00e8s sa naissance, elle a v\u00e9cu dans un orphelinat Ha\u00eftien jusqu\u2019\u00e0 environ l\u2019\u00e2ge de six ans, \u00e2ge auquel elle a \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9e en France. <br> Elle m\u2019est adress\u00e9e par un service de la Protection Judiciaire de la Jeunesse car, depuis la r\u00e9tractation de sa famille adoptante, moins d\u2019un an apr\u00e8s l\u2019adoption simple, elle va de foyer en foyer, de famille d\u2019accueil en famille d\u2019accueil \u2026 personne, en effet, ne la supporte plus. Elle-m\u00eame ne se supporte plus. Elle est grossi\u00e8re, extr\u00eamement violente envers autrui et envers elle-m\u00eame. En d\u00e9crochage scolaire, elle fugue r\u00e9guli\u00e8rement. Elle a commis de nombreux vols. Il lui arrive de s\u2019automutiler.&nbsp; <br> &nbsp;<br> Avant de l\u2019accueillir pour une premi\u00e8re s\u00e9ance, je me suis amplement document\u00e9 sur Ha\u00efti. Il est important que l\u2019analyste se documente de fa\u00e7on approfondie, comme je l\u2019ai fait pour Mayia, puis oublie, comme il oublie la th\u00e9orie, afin de se pr\u00eater le plus innocemment possible \u00e0 l\u2019\u00e9coute du patient. <br> &nbsp;<br> D\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance, Mayia \u00e9voque sa m\u00e8re de naissance&nbsp;: \u00ab&nbsp;la salope, elle m\u2019a vendue&nbsp;!&nbsp;\u00bb Je dois dire qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s d\u00e9licat d\u2019installer un transfert positif avec Mayia, tant elle \u00e9tait douloureuse, \u00ab&nbsp;\u00e9corch\u00e9e vive \u00bb. <br> &nbsp;<br> Apr\u00e8s plusieurs mois de s\u00e9ances tendues, \u00e9prouvantes, teint\u00e9es par sa violence et le risque qu\u2019elle interrompe brutalement le traitement \u00e0 tout moment, une s\u00e9ance s\u2019est av\u00e9r\u00e9e d\u00e9cisive, Mayia me raconte un r\u00eave qu\u2019elle qualifie de \u00ab&nbsp;tr\u00e8s bizarre&nbsp;\u00bb&nbsp;: <br> &nbsp;<br> Il y a du monde, elle est nue, elle pleure \u2026 mais ses pleurs sont des cris d\u2019appel de b\u00e9b\u00e9 \u2026 tout, autour d\u2019elle, est flou, d\u2019une couleur orang\u00e9 apaisante \u2026 il y a probablement un feu au centre de la pi\u00e8ce \u2026 \u00e7a chante \u2026 elle pleure puis, au moment de sombrer dans un sommeil profond, elle se r\u00e9veille. <br> Concentr\u00e9 dans l\u2019\u00e9coute, ce r\u00eave me convie \u00e0 penser qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un rituel vaudou de protection. Je le lui dis, avec prudence. Mayia a l\u2019air surprise et, un sourire t\u00e9nu esquiss\u00e9 tout au bord des l\u00e8vres, me demande s\u2019il est possible que sa m\u00e8re l\u2019ait aim\u00e9e ne serait-ce qu\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;une seconde&nbsp;\u00bb. J\u2019ose lui r\u00e9pondre que oui.<br> &nbsp;<br> C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que le traumatisme s\u2019est d\u00e9voil\u00e9.<br> &nbsp;<br> Mayia \u00e9tait aux prises avec des sentiments hostiles, agressifs voire meurtriers, \u00e0 l\u2019endroit de sa m\u00e8re de naissance. En&nbsp; permettant \u00e0 Mayia de rencontrer le traumatisme puis d\u2019\u00e9prouver la nostalgie, accomplissement progressif d\u2019un deuil enfin possible, s\u2019est ouvert la voie de la gu\u00e9rison de son violent d\u00e9racinement.<br> &nbsp;<strong>&nbsp;<\/strong><br> <strong>Le deuil<\/strong><br> <strong>&nbsp;<\/strong><br> Nous sommes confront\u00e9s au deuil suite \u00e0 la perte d\u2019un objet, \u00e0 la condition que celui-ci ait \u00e9t\u00e9 fortement, intimement investi, inconsciemment investi. Ce peut \u00eatre une personne aim\u00e9e, un animal aim\u00e9, une poup\u00e9e aim\u00e9e, parfois une maison etc&#8230; Nous le savons, pour l\u2019enfant, le premier objet est la m\u00e8re, parfois un substitut maternel.<br> &nbsp;<br> Que perd donc l\u2019enfant d\u00e9racin\u00e9 qui a perdu sa terre natale&nbsp;? En quittant la terre natale, ses parents d\u00e9racin\u00e9s le d\u00e9racinent (il arrive parfois qu\u2019il parte \u00ab&nbsp;seul&nbsp;\u00bb), il perd alors ce que perdent ses parents, au plus profond d\u2019eux-m\u00eames. Il vivra l\u2019exil et la nostalgie au travers des fantasmes parentaux et familiaux. Il perd \u00e9galement des objets dont la pr\u00e9sence subtile participait \u00e0 la construction de son moi. Ce sont des personnes, des couleurs, des go\u00fbts, des odeurs, des sons etc\u2026 c\u2019est \u00e0 dire des \u00e9l\u00e9ments avec lesquels il \u00e9tait li\u00e9 par les&nbsp; sens, au niveau de l\u2019image inconsciente du corps. Mais il perd aussi ce qu\u2019il a de plus pr\u00e9cieux&nbsp;: le bain de la langue parl\u00e9e par sa m\u00e8re et par ses proches, il perd l\u2019ambiance et l\u2019atmosph\u00e8re sociale li\u00e9es \u00e0 cette langue. D\u00e9racin\u00e9, l\u2019enfant perd donc une partie de son moi<a href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>. <br> \u2026 <strong>&nbsp;<\/strong><br> <strong>&nbsp;<\/strong><br> <strong>Comment accompagner, \u00e9couter l\u2019enfant d\u00e9racin\u00e9&nbsp;?<\/strong><br> &nbsp;<br> Ce qui fait le plus souvent d\u00e9faut, pour qu\u2019un sujet puisse \u00e9laborer son deuil, c\u2019est la dimension du rituel et du temps<a href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>. Il me parait donc essentiel d\u2019\u00e9couter le deuil de nos patients, afin que la nostalgie puisse prendre progressivement sa place. <br> \u2026<br> Accompagner l\u2019enfant d\u00e9racin\u00e9, c\u2019est aussi lui permettre, dans la mesure du possible, de garder le contact avec sa langue maternelle, de continuer \u00e0 la parler, la cultiver, la chanter. La langue maternelle est sa v\u00e9ritable terre natale. <br> &nbsp;<br> FREUD (alors exil\u00e9 en Angleterre) a \u00e9crit, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 83 ans, que : le \u00ab&nbsp;[\u2026] point si douloureux pour l\u2019\u00e9migrant&#8230; C\u2019est -comment dire&nbsp;! &#8211; la perte de la langue <em>en laquelle on a v\u00e9cu et pens\u00e9,<\/em> et qu\u2019on ne pourra jamais remplacer par une autre, quelques efforts affectifs que l\u2019on fasse&#8230;&nbsp;\u00bb<a href=\"#_ftn10\">[10]<\/a>. La langue, notre terre, c\u2019est donc aussi ce que l\u2019on n\u2019oubliera jamais, que l\u2019on ne perdra jamais.<br> \u2026<br> <strong>&nbsp;<\/strong><br> <strong>Le moment de conclure<\/strong><br> &nbsp;<br> Le moment est venu de nous demander&nbsp;: Qu\u2019est-ce que [notre] terre, ce lieu de naissance&nbsp;? Existe-t-elle [\u2026] encore&nbsp;? N\u2019est-elle pas notre fable, la fable des \u00e9gar\u00e9s&nbsp;?<a href=\"#_ftn11\">[11]<\/a><br> \u2026<br> La terre natale est notre fable&nbsp;; nous sommes des \u00e9gar\u00e9s. Au fond, la nationalit\u00e9 n\u2019existe pas, mais nous avons besoin de la fiction d\u2019une terre natale. <br> \u2026<br> Notre langue est notre v\u00e9ritable terre. Elle est le prisme au travers duquel nous parlons, nous r\u00eavons, nous appr\u00e9hendons le monde, nous aimons (et ha\u00efssons) et d\u00e9sirons. <br> \u2026<br> &nbsp;<br> Quand donc est-on chez soi&nbsp;? Quand on est accueilli, soi-m\u00eame et sa langue<a href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>. <br> &nbsp;<br> <br> <\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\"> <a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a>KANT, Emmanuel, Anthropologie in Pragmatisher Hinsicht, 1789, in STAROBINSKI, Jean, Le concept de nostalgie, revue Diog\u00e8ne, n\u00b054, Gallimard, 1966. \n <a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a>NASIO, J.-D., Le livre de l\u2019amour et de la douleur, DESIR \/ PAYOT, 1996. \n <a href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> N\u00e9ologisme cr\u00e9\u00e9 et introduit par Jacques LACAN. Se reporter au S\u00e9minaire XVI&nbsp;: le\u00e7ons du 12 et 26 mars 1969. \n <a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> NASIO, J.-D., L\u2019inconscient, c\u2019est la r\u00e9p\u00e9tition&nbsp;!, DESIR \/ PAYOT, 2012. \n <a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> LACAN, Jacques, L\u2019\u00e9tourdit, in&nbsp;: Autres \u00e9crits, SEUIL, 2001. \n <a href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> LACAN, Jacques, Ecrits, SEUIL, 1966.&nbsp; \n <a href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a>NASIO, J.-D., Le paradoxe du traumatisme, in&nbsp;: Aux limites du transfert, ROCHEVIGNES, 1985, (ouvrage collectif sous sa direction). \n <a href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a>NASIO, J.-D., Mon corps et ses images, DESIR \/ PAYOT, 2008.\n <a href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> NASIO, J.-D., L\u2019hyst\u00e9rie ou l\u2019enfant magnifique de la psychanalyse, RIVAGES, 1990. \n <a href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> Lettre de Freud \u00e0 Raymond de SAUSSURE, \u00e9crite en exil \u00e0 Londres le 11 juin 1938. \n <a href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> NASIO, J.-D., L\u2019inconscient \u00e0 venir, Christian BOURGOIS, 1980. \n <a href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> CASSIN, Barbara, La nostalgie, Quand donc est-on chez soi&nbsp;? Autrement, Paris, 2013.  <\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9minaires Psychanalytiques de PARIS &nbsp; Journ\u00e9es d\u2019\u00e9tude des Jeudi 10 et vendredi 11 mars 2016 &nbsp; Quelques extraits de ma conf\u00e9rence : L\u2019enfant d\u00e9racin\u00e9, d\u00e9chir\u00e9 entre sa terre d\u2019origine et sa terre d\u2019accueil &nbsp; &nbsp; Pour travailler le th\u00e8me de l\u2019enfant d\u00e9chir\u00e9, je me suis nourri de ma pratique clinique ainsi que de ma propre &hellip; <a href=\"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/conference-lenfant-deracine\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a0L&rsquo;enfant d\u00e9racin\u00e9\u00a0\u00bb<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-1033","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1033","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1033"}],"version-history":[{"count":38,"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1033\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2295,"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/1033\/revisions\/2295"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/psyrotellajurgen.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1033"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}